Les captures d'écran de chiffre d'affaires Shopify ne sont pas un business. Voici plutôt le compte d'exploitation d'une commande à 39,90 € (le tableau qui montre, ligne par ligne, ce qui rentre et ce qui sort, pour savoir ce qui reste vraiment), chaque chiffre sourcé. Et la réponse honnête à la question que tout le monde évite : à la fin, qu'est-ce qui reste dans votre poche ?

Le compte d'exploitation d'une commande à 39,90 €, ligne par ligne
Prenons le produit type : acheté 10 à 12,50 € livré, revendu 39,90 € (la fameuse règle qui consiste à multiplier le prix d'achat par trois). Voici ce que ça donne pour une boutique bien gérée qui vend en France (chaque euro de pub rapporte 3,5 € de ventes, soit un ROAS de 3,5, sur 100 commandes par mois) :
Prix de vente, taxes comprises : 39,90 €. Puis on retire, une à une, toutes les sommes qui ne vous appartiennent pas. La TVA que vous collectez pour l'État (20 %, via le régime IOSS qui simplifie sa déclaration en Europe, qu'on détaille dans notre guide TVA et IOSS) : -6,65 €. Le produit et son transport depuis le fournisseur, c'est-à-dire ce que la marchandise vous a coûté : -10,00 €. La taxe sur les petits colis, par article (la taxe française de 2 € depuis le 1er mars 2026, le droit de douane UE de 3 € dès le 1er juillet 2026, c'est ce dernier montant qu'on retient ici) : -3,00 €. La publicité, avec ce ROAS de 3,5 : -11,40 €. Les frais de paiement prélevés à chaque transaction (2,9 % + 0,30 €) : -1,46 €. Shopify et les applications, ramenés à une commande : -1,00 €. Une réserve pour les retours et les litiges (6 %), de l'argent mis de côté au cas où : -2,40 €. Au bout du compte, il vous reste 3,99 € de marge nette, soit 10,0 % du chiffre d'affaires.
Chaque ligne est sourcée. Shopify Basic coûte 39 $/mois, plus 2,9 % + 0,30 $ par transaction (tarifs vérifiés en juin 2026), et le droit de 3 € par article de moins de 150 € a été voté par le Conseil de l'UE pour une application au 1er juillet 2026 (par catégorie de produit). En attendant, la France applique depuis le 1er mars 2026 sa propre taxe provisoire de 2 € par article (economie.gouv.fr), prévue le temps que les frais de gestion européens arrivent, attendus fin 2026.
Refaisons maintenant le même calcul pour une boutique qui débute : la marchandise lui coûte 12,50 € (son COGS), et chaque euro de pub ne lui rapporte que 2,2 € de ventes (un ROAS de 2,2, soit 18,14 € de pub par commande). Total des coûts : 45,15 € pour seulement 39,90 € encaissés. Résultat, une perte de 5,25 € sur chaque commande vendue. Vous vendez, et pourtant vous perdez de l'argent à chaque vente.
Variante débutant à ROAS 2,2 : la pub passe à -18,14 €, la marge devient -5,25 € par commande.

Pourquoi "70 % de marge brute" devient 8 à 15 % de marge nette
Le calcul mis en avant par les formations : 39,90 - 12,50 = 27,40 €, soit 69 % de marge. Ce chiffre est juste, et pourtant il ne veut rien dire, parce qu'il oublie la TVA, la publicité, les frais de paiement, les outils et les retours.
Le poste qui dévore tout, c'est l'acquisition, c'est-à-dire l'argent de pub dépensé pour décrocher un client. En dropshipping, on considère qu'un ROAS de 2 à 2,5 est correct, ce qui revient à dire que la publicité avale 40 à 50 % de votre chiffre d'affaires (on explique comment lire ces indicateurs dans notre article sur le ROAS, le MER et la marge). Les sources du secteur tombent toutes sur le même atterrissage : 15 à 20 % de marge nette pour les boutiques bien installées, moins de 10 % pour celles qui débutent (SellersCommerce, TrueProfit). En toute transparence : ces chiffres proviennent de blogs d'éditeurs d'outils pour dropshipping, il n'existe aucune étude universitaire indépendante, et aucune source sérieuse ne défend l'idée des "90 % de marge".
En clair : sur 10 000 € de ventes, un dropshipper qui réussit garde 1 500 à 2 000 € de bénéfice réel. Pas 9 000.
Les 3 leviers qui changent réellement le résultat
1. Le panier moyen (la somme dépensée en moyenne à chaque commande). Vos coûts de pub et vos frais fixes par commande ne bougent presque pas quand le panier grimpe. Du coup, passer de 39,90 à 55 € grâce à un lot de produits (un bundle) ou à une vente additionnelle au moment du paiement (un upsell) transforme une marge de 10 % en marge de 18-20 %, sans dépenser un euro de pub en plus. On détaille ces mécaniques dans notre article sur le panier moyen.
2. Le coût d'acquisition (ce que vous payez en pub pour obtenir une vente). Chaque point de ROAS que vous gagnez grâce à de meilleures pubs tombe directement dans votre marge nette : passer de 2,2 à 3,5, c'est 8 € de plus par commande dans notre exemple, autrement dit la différence entre perdre et gagner de l'argent. Pour situer votre seuil de rentabilité, posez vos propres chiffres dans notre calculateur de ROAS et de rentabilité, et voyez si vous êtes rentable dès la première commande.
3. Le taux de retour et de litige. Dans le e-commerce, environ 19-20 % des achats sont renvoyés (NRF, 2025), et même 20 à 40 % dans le textile. Ajoutez les contestations de paiement par le client auprès de sa banque (les chargebacks) : 0,6 à 1 % des transactions, à 15-50 $ de frais par litige, en plus du remboursement lui-même, un risque qu'on apprend à contenir dans notre article sur le SAV et la protection de Stripe et PayPal. Avec des délais d'expédition depuis la Chine de 2 à 4 semaines, le dropshipping y est plus exposé que la moyenne, par nature : c'est tout l'enjeu, chiffré, de notre article sur la logistique. Rapprocher le stock du client en faisant appel à des fournisseurs en Europe coupe ces délais, et avec eux une partie des retours.

Le seuil de CA mensuel où le dropshipping devient un salaire
Prenons le problème dans l'autre sens, avec cette marge nette de 10 %. Pour vous verser environ 1 500 € nets par mois, il vous faut 15 000 € de ventes mensuelles, soit 375 commandes à 39,90 €, c'est-à-dire 12 à 13 ventes par jour, tous les jours. Pour 2 500 € : 25 000 € de ventes et environ 21 commandes par jour.
Ces ordres de grandeur collent aux revenus observés : un dropshipper bien installé gagne en moyenne environ 40 000 $ par an, et les débutants qui gagnent quelque chose tournent entre 1 000 et 2 000 $ par mois la première année. Tant que vous n'avez pas franchi ce seuil, vous ne possédez pas un business : vous financez un loisir qui vous coûte cher, avec des nuits trop courtes et un service client par-dessus le marché.
L'honnêteté des chiffres : la plupart des boutiques perdent de l'argent
Les estimations du secteur pointent toutes dans la même direction : 80 à 90 % des boutiques de dropshipping ferment dès la première année. En toute transparence : ce chiffre est repris partout sans étude solide pour le fonder, prenez-le comme un ordre de grandeur, pas comme une vérité gravée. Dans une enquête de 2025 menée auprès de 3 161 vendeurs (SellersCommerce), 52 % désignent les marges trop faibles comme leur principal obstacle.
Les premiers mois sont, par construction, perdants : il y a la phase de test publicitaire (100 à 200 € partis en fumée par produit testé, juste pour récolter des données), un ROAS qui part dans tous les sens, et beaucoup de remboursements le temps de trouver un fournisseur fiable. Quant aux promesses des formations, le gendarme américain de la consommation a tranché : la FTC a obtenu 2,5 millions de dollars de remboursements face à un vendeur de coaching dont très peu de clients gagnaient quoi que ce soit.
La conclusion, ce n'est pas que le dropshipping est impossible (on en débat dans notre article le dropshipping est-il mort en 2026). C'est qu'il se pilote comme un compte d'exploitation, pas comme une capture d'écran de chiffre d'affaires. Si vous ne suivez pas votre marge commande par commande, ni ce que chaque client vous rapporte sur la durée (notre article sur la LTV par cohortes), vous découvrirez vos pertes trois mois plus tard, sur votre relevé bancaire. Avoir un compte pro dédié, bien séparé de vos comptes personnels, comme Revolut Business, aide à voir cette réalité au jour le jour plutôt qu'à la fin du mois.
Divergences signalées : marges nettes (15-20 % vs 20-30 % selon les blogs d'outils) et taux d'échec 80-90 % (aucune étude primaire).